Aïssatou
La maison nest pas bien grande : une seule pièce dans une cour au coeur du quartier Taouya à Conakry. Un lit, trois chaises, et une grande armoire qui remplit presque la moitié de la chambre, et doù débordent des dizaines de robes, tailleurs et pagnes.
Le sol est jonché de paires de chaussures. Aïssatou narrive pas à se décider. Debout devant le grand miroir elle se demande quelles chaussures saccordent le mieux à sa nouvelle robe.
Elle vient dacheter cette robe au marché Madina après un long marchandage, et elle trépigne dimpatience à lidée de se montrer devant ses copines. Elle jette un il par la petite fenêtre. Il est encore trop tôt. En cet après-midi du mois de décembre la chaleur pèse comme une chape de plomb et les rues du quartier ne sont guère fréquentées. Le soleil tape sur le toit de tôle, et à lintérieur aussi latmosphère est étouffante.
La course au marché en plein soleil a fatigué Aïssatou. Elle sallonge sur le lit et finit par sendormir.
De grands coups dans la porte la réveillent brusquement. Aïssatou reconnaît la voix stridente de la propriétaire de la concession, une grosse femme malinké qui effraie tout le monde, y compris son mari.
Aïssatou se précipite sur la porte et la femme entre en gesticulant.
- Tu es en retard de quinze jours pour le loyer ! Demain je vais au commissariat !
Elle aperçoit la robe.
- Ca bouffe largent en achetant des habits et ça ne paye pas le loyer ! Par Allah Je ne veux pas de fille des rues chez moi !
Linsulte transperce Aïssatou comme un poignard. Impassible, elle se confond en excuses et en promesses. Après quelques minutes encore de menaces et de beuglements la femme séloigne. Soulagée, Aïssatou ferme la porte et tire le verrou.
Elle met quelques minutes à se préparer devant le miroir. Puis elle sort et se dirige vers la route.
Le soleil décline maintenant et une lumière rose irradie le quartier populaire de Taouya qui sanime comme une fourmilière. Des enfants improvisent un terrain de foot sur la terre battue, utilisant une bouteille de coca vide comme ballon. Des femmes installent leur tablier en bord de route. Des tournois de jeu de dames créent des attroupements passionnés. Les klaxons rauques des taxis résonnent. Cest le moment de la journée que Aïssatou préfère. La ville entière ne semble vivre que dans la rue, on dirait que tout le quartier sest donné rendez-vous comme une grande famille.
La jeune fille presse le pas et un sourire apparaît sur ses lèvres. Elle a aperçu ses deux amies déjà installées dans le maquis qui est devenu leur lieu de rencontre chaque samedi.
Ainsi quelle lavait espéré, sa robe fait forte impression et les compliments fusent. "Il faudra que tu me la prêtes" lance Fanta. Les trois amies rigolent et commencent immédiatement à se raconter leurs dernières aventures.
Fanta et Vicky sont ses deux meilleures amies. Plus que des amies, ce sont une famille pour elle. Fanta est peule, comme elle. Elle a un petit salon de coiffure à Hamdallaye et est indépendante. Comme cest la plus âgée des trois et quelle sait écrire, elle est un peu leur grande soeur.
Vicky est libérienne, cest une réfugiée de la première vague, en 1990, et elle parle maintenant très bien français. Dhabitude Aïssatou naime pas les libériennes, elle les trouve impolies, mais Vicky cest différent. Elle sait toujours faire rire tout le monde avec ses blagues. De plus cest une excellente conseillère en amour, il faut dire quelle sort presque tous les soirs et ses conquêtes sont nombreuses.
- La nuit dernière jétais au "Transit". En sortant je me suis faite rafler par les antigang ! Je ne vous raconte pas ! Toute la nuit au camp, je nai même pas dormi !
- Wallaye , Tu es toujours dans les mauvais plans ! répond Fanta. Quand tu sors, au moins reste jusquau matin, quand les barrages sont levés !
Devant le maquis un enfant est venu jouer en tirant avec une ficelle un petit camion quil a construit lui-même avec des morceaux de canettes. Aïssatou admire le jouet particulièrement bien confectionné. Le garçon ne doit même pas avoir cinq ans. Cinq ans.... une vague de désespoir la submerge soudain, quelle essaye violemment de refouler, mais la douleur est trop forte, encore trop forte...
Cinq ans cest lâge de lenfant dAïssatou, mais il ne se souviendra sans doute pas de sa mère. Aïssatou a 19 ans. Elle est née dans un petit village du Fouta Djalon. A 13 ans son père lenvoie à Bamako chez un oncle qui doit soccuper de son éducation. Du moins cest ce que sa mère croit. Mais "loncle" est un dignitaire à qui son père la donnée en mariage, comme troisième épouse. En fait déducation Aïssatou aura un enfant à 14 ans. Dès le sevrage, le garçon lui est retiré pour suivre une éducation avec les autres fils du dignitaire.
A 16 ans Aïssatou senfuit et rejoint Conakry où elle tente de se débrouiller. Pas facile, surtout que sa famille ne veut plus la voir. Sauf son frère qui est à Conakry. Un jour elle est venu chez lui en pleurant. De temps en temps il laide, en cachette.
Apercevant les larmes qui coulent ses amies la sortent de son amertume.
- Quest ce qui tarrive tu as un chagrin damour ?
- Ne ten fais pas, va, ce soir on va samuser. Jai de largent aujourdhui et cest moi qui vous invite !
Le crépuscule est venu très rapidement. Les bougies et les lampes à pétrole forment des centaines de points lumineux qui scintillent au bord de la route. Une foule dombres se déplace, doù montent des rumeurs et des rires denfants. Des groupes électrogènes démarrent, et une musique entraînante envahit les maquis. Au loin, sur la corniche, des jumbee rythment la nuit. Un petit vent revigorant agite les palmiers.
Aïssatou regarde ses amies et sourit.
Elle veut être heureuse.